À Téhéran, l'hiver s'étend doucement sur les larges avenues et les ruelles étroites. La ville avance, comme elle l'a toujours fait, avec un équilibre prudent entre routine et retenue. Pourtant, sous ce rythme constant, un règlement plus silencieux est en cours, écrit non pas en slogans ou en chants, mais en noms.
Le gouvernement iranien a publié une liste officielle d'individus qu'il dit avoir été tués lors de la vague de manifestations nationales qui a éclaté à la fin de 2025. Près de trois mille noms figurent désormais sur un registre public, présenté comme un compte rendu vérifié des vies perdues au cours de mois de troubles qui ont balayé les villes et les bourgades provinciales.
Pour les familles qui ont attendu dans l'incertitude, la liste offre quelque chose de fragile : la reconnaissance. Pour d'autres, elle soulève plus de questions qu'elle n'en résout.
Les autorités décrivent cette compilation comme le produit de dossiers judiciaires, de rapports provinciaux et d'évaluations de sécurité. Parallèlement à la liste, les responsables ont ouvert un portail permettant aux proches de soumettre des noms qu'ils estiment manquants, un geste présenté comme un effort pour corriger les omissions et établir une clarté administrative.
Pourtant, en dehors des canaux officiels, des groupes de droits humains indépendants et des réseaux d'activistes ont depuis longtemps documenté un bilan des décès plus élevé. Leurs dossiers, construits à partir de témoignages de témoins, de données hospitalières, de dossiers d'inhumation et de preuves en source ouverte, suggèrent que des milliers d'autres pourraient être morts que ce que l'État reconnaît.
L'écart entre ces chiffres n'est pas simplement statistique. Il reflète deux façons différentes de raconter une histoire.
Dans le récit du gouvernement, beaucoup de ceux qui ont été tués sont décrits comme des passants, du personnel de sécurité ou des individus pris dans des circonstances chaotiques. Dans les récits des activistes, la majorité sont des civils abattus lors de manifestations, détenus et retrouvés morts plus tard, ou tués lors de raids de sécurité.
Les deux récits existent en parallèle, se touchant rarement.
Certaines familles affirment avoir cherché dans les hôpitaux et les morgues pendant des semaines, pour ne trouver aucune trace de leurs proches dans les systèmes officiels. D'autres rapportent avoir été averties de ne pas parler publiquement de la façon dont leurs proches sont morts. Dans cet environnement, même l'acte de nommer devient politique.
Les manifestations elles-mêmes ont commencé au milieu de tensions économiques et d'une colère latente face à la gouvernance, à la corruption et aux restrictions sociales. Ce qui a commencé comme des manifestations localisées s'est rapidement répandu, formant l'un des défis les plus soutenus à la direction de l'Iran depuis des années. L'État a répondu par des arrestations massives, des restrictions sur Internet et un déploiement important des forces de sécurité.
La publication de la liste arrive à un moment où la nouvelle administration iranienne tente de projeter une image de transparence et de réconciliation nationale. Les responsables ont décrit cette publication comme sans précédent, un pas vers la reconnaissance de la perte plutôt que de la nier.
Mais la reconnaissance, beaucoup soutiennent, n'est pas la même chose que la responsabilité.
Qui a tiré les coups de feu ? Qui a donné les ordres ? Qui sera tenu responsable ?
Ces questions restent sans réponse.
Dans la culture iranienne, les morts ne sont pas censés disparaître dans l'anonymat. Les noms sont prononcés, écrits, transmis à travers les générations. La publication de milliers d'entre eux, même dans un registre imparfait, confirme ce que beaucoup savaient déjà : l'ampleur de la perte est vaste.
Pourtant, l'absence hante encore les marges du document. Chaque nom manquant représente une famille qui attend encore, une histoire inachevée.
Les listes peuvent créer l'apparence d'une clôture. Elles suggèrent une finalité que le véritable chagrin fournit rarement.
Et donc, alors que la lumière d'hiver s'estompe sur les toits de Téhéran, le pays se retrouve suspendu entre compter et savoir, entre registre et vérité. Les noms qui ont émergé comptent. Mais ceux qui n'ont pas émergé le sont tout autant.

